Réponse à la lettre du Commandeur en Chef de l’État français aux éducateurs

vendredi 9 novembre 2007

L’onde hertzienne ne suffisait plus… Tels les empereurs romains, notre omniprésident avait à cœur de conjuguer la descente dans l’arène médiatique avec la mainmise sur la « voix du peuple ». Aussi, et après quelques essais trahissant un goût prononcé pour l’oxymore (Ah le doux temps des colonies, Eloge de la résistance en pays de non-droit), notre commandeur nous gratifie-t-il d’une missive ambitieuse (« le temps de la refondation est venu ») aux allures de démonstration pédagogique. Pourtant, que d’incohérences tout au long de ces 31 pages.

Des incohérences formelles tout d’abord qui invitent à porter le soupçon, sinon sur les projets évoqués, tout au moins sur l’intention qui les anime : ainsi la prétention à l’ouverture et au dialogue est-elle sans cesse contredite par le ton impératif et catégorique (« je souhaite…, si je veux…, il faut que…, nous avons trop tardé…, vous devez ! »). Ainsi la volonté affichée de reconnaître la valeur de notre « rôle capital » et de prendre en compte les difficultés relatives à nos fonctions (« Cette responsabilité est l’une des plus lourdes ») est-elle démentie par l’intitulé même d’une lettre qui, visant principalement les enseignant-e-s, s’adresse pourtant de façon particulièrement vague aux « éducateurs » (terme qui sert à mettre dans le même panier « professeurs, parents, juges, policiers, éducateur social… » , mélangeant au passage les fonctions répressives, punitives et éducatives). Autant d’incohérences formelles donc, trahissant la véritable finalité du propos qui n’est pas tant d’initier une « renaissance » de l’éducation en sollicitant l’expérience des enseignant-e-s que d’imposer l’idée que ces dernier/ières ne sont qu’un maillon de la machine éducative et que leur place est interchangeable (« le carcan des statuts doit s’ouvrir pour permettre que circulent les hommes, les idées, les compétences » ) .

A cette ambiguïté initiale s’ajoutent les incohérences relatives à la vision sociale et politique qu’entend promouvoir cette lettre : comment oser s’apitoyer sur les « horaires d’enseignement déjà trop lourds » et sur « nos conditions de travail éprouvantes » lorsqu’on projette dans le même temps la globalisation et l’annualisation des services (et, de ce fait, l’augmentation des heures supplémentaires et du temps de travail en général) ? De même, comment envisager une éducation à faire pâlir un-e humaniste (« rencontrer des écrivains, des artistes, des chercheurs, des artisans, des ingénieurs, […] aller dans les théâtres, les musées, les bibliothèques, les laboratoires, les ateliers […] être confronté aux beautés de la nature », etc.) alors que l’on envisage dans le même temps de supprimer encore plus de postes (11 200 pour 2008), privant de la sorte ces projets de leur nécessaire assise humaine et matérielle ? Comment croire que l’on va « donner le maximum à chacun au lieu de se contenter de donner le minimum à tous », que l’on va amener « l’enfant qui ne sera jamais musicien » et « qui ne sera jamais poète » au « goût de la musique » et à « l’amour de la poésie », en mettant par ailleurs en place une sélection précoce (« nul ne doit entrer en 6e s’il n’a pas fait la preuve qu’il était capable de suivre l’enseignement du collège »), en réduisant la démocratisation du savoir à un socle minimal des connaissances, en remplaçant le collège unique par une école capable de « relever le défi de l’économie » mondiale (qui n’a certainement pas vocation à encourager les matières jugées improductives comme… la musique ou la poésie) ? En clair, si Monsieur Sarkozy propose de grandes choses, c’est en espérant manifestement que la logique concurrentielle du marché soit capable de se substituer à un service public de l’éducation laissé exsangue par les réformes qu’elle génère.

Que dire enfin des incohérences « philosophico-pédagogiques » ? Comment interpréter la prétention récurrente de notre despote éclairé à dépasser toutes les oppositions (« l’opposition du corps et de l’esprit », « de l’art et de la science », « de la pratique et du théorique » ), à consacrer sa pensée comme l’aboutissement logique d’un processus historique ( la « Renaissance » proposée s’affiche comme une reprise du « fil qui court depuis l’humanisme de la Renaissance jusqu’à l’école de Jules Ferry, en passant par le projet des Lumières ») ? De fait, cette dialectique de comptoir qui prétend parvenir à la juste synthèse des contraires (« jadis il y avait dans l’éducation trop de culture et pas assez de nature. Désormais il y a peut-être trop de nature et plus assez de culture ») serait risible si elle n’était aussi dangereuse ; laisser croire que des points de vue antagonistes sur la pédagogie et sur le savoir peuvent miraculeusement se convertir en un tout cohérent qui, séparant le bon grain de l’ivraie, produirait une sorte de monolithe éducatif dédié au « bien, à ce qui est beau, ce qui est grand, ce qui est profond » et dirigé contre « ce qui est injuste, ce qui est laid, ce qui est petit » , c’est d’une part philosophiquement absurde (pourquoi d’ailleurs valoriser dans cette même lettre « l’esprit critique » puisqu’il est, semble-t-il, si aisé de produire une vision définitive et absolue de La morale, du Beau, du Bien, du Juste ? ) et d’autre part politiquement tyrannique (va-t-on par la suite introduire un « ministère de la vérité », histoire de donner un peu plus de concrétude à notre big-brother land hexagonal ? ).

Que reste-t-il donc de ces pages une fois dénoncées les incohérences ? Avant tout, une prose pompeuse qui noie les questions spécifiques du service public de l’éducation et du rôle des enseignants dans un fouillis de considérations affligeantes sur la mission éducative de la société. Ensuite, un discours néo-conservateur qui récupère les images d’Epinal sur l’identité française (« une façon qui nous est propre de penser, de réfléchir […], cette tradition française de la pensée claire, ce penchant si français pour la raison universelle ») afin de nous convaincre que l’un des objectifs principaux de l’école est de redonner aux élèves « une fierté » nationale (« entre la conscience individuelle et la conscience universelle il y a, pour nous Français, la conscience nationale et la conscience européenne ») afin de permettre aux futures générations d’assumer le rôle historique de notre nation (« Face à la menace d’aplatissement du monde, […] ce devoir nous impose de défendre d’abord notre propre identité »). Bref, entre démagogie dictatoriale et messianisme nationaliste, la « lettre aux éducateurs » nous aura au moins convaincu d’une chose : les Etats-Unis n’ont pas le monopole des présidents mégalomanes et autocrates.


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