« Compétences », vous avez dit « compétences »... ?

mercredi 10 mars 2010

Ces dix dernières années, aucun-e enseignant-e n’a pu échapper au refrain de « l’approche par compétences », entonné en coeur par nombre de formateurs/trices, de chefs d’établissements, ou l’inspecteurs/trices. Chacun-e aura aussi remarqué ce leitmotiv dans les rapports de commissions et les programmes officiels. Le premier avantage du concept de compétences, c’est qu’il est ambigu et peut donc être compris de plusieurs façons. Il est en tous cas connoté positivement. Certain-es l’associent même aux travaux de la pédagogie nouvelle. L’« approche par compétences » (APC) permettrait en effet de « rendre les élèves acteurs », de leur faire « mobiliser leurs compétences » afin de « donner du sens » aux savoirs. Dans un contexte de massification quantitative de l’enseignement, l’approche actionnelle
entraînerait enfin la véritable démocratisation de l’éducation, en laissant derrière elle un élitisme dépassé et une reproduction des inégalités sociales inacceptable…

Intéressons-nous alors un instant aux origines de « l’approche par compétences ». Plusieurs chercheurs/ses (voir références ci-dessous) ont établi que l’approche par compétences a été promue par l’OCDE (Organisation de Coopération et de Développement Économique). Théoriquement dédiée au commerce et au développement, cette institution mondiale s’est mêlée d’éducation en créant à partir de 1997 le programme international d’acquis des élèves (enquêtes PISA), destiné à comparer « l’efficacité » des systèmes scolaires dans les différents pays. Ces enquêtes mesurent un ensemble de « compétences » que les élèves sont censés acquérir et qui correspondent largement aux attentes du monde de l’entreprise : selon les enquêtes
PISA, les principaux critères d’épanouissement humain sont par exemple l’ employabilité et le niveau de rémunération ! Ce système d’évaluation mondiale, dont la Commission européenne s’est également emparée en créant une liste de « compétences-clés », exerce sur les États une pression pour qu’ils modifient les contenus et les méthodes d’enseignement conformément à cette approche concurrentielle.

L’approche par compétences est largement utilitariste : son objectif principal est de muter l’enseignement en un service aux entreprises. Cela pose donc le problème des missions de l’école. Si le système scolaire doit en effet offrir des qualifications utiles sur le marché de l’emploi, ce n’est pas son unique finalité. Il est aussi destiné à permettre à chacun-e de se développer et d’acquérir les moyens d’exercer sa liberté.
Les crises répétées du capitalisme montrent d’ailleurs que ce n’est pas parce que le système scolaire forme de futurs salarié‑es que ceux-ci échapperont au chômage. Il ne faut pas prendre les élèves pour des idiot-es : nombre de problèmes de l’école naissent de ce qu’elle ne tient plus ses promesses d’ascension sociale et d’émancipation. En outre, si on conçoit une école soumise aux besoins de l’économie, alors l’augmentation du chômage justifie la baisse des investissements publics,
puisque l’école n’atteint pas ses objectifs et ce, de moins en moins. La stigmatisation de l’école publique pour incompétence conduira à ce que l’enseignement privé et les diverses boîtes à Bac proposent les compléments de formation les plus rentables à ceux qui en auront les moyens.

Enfin, convaincre la population que l’école a pour rôle prioritaire de faire acquérir aux jeunes un maximum de compétences pour s’adapter à la « jungle » du marché du travail revient à accentuer encore l’organisation de la société selon une logique d’individualisme et de compétition permanente. On exclut ainsi la réflexion pour faciliter la soumission à un monde du travail de plus en plus injuste. Cela s’inscrit pleinement dans l’idéologie du profit. Or l’un des principaux défis de l’école doit au contraire être la transmission des valeurs humanistes et la transformation d’une société qui marche sur la tête.

Bien sûr, l’approche par compétences n’est pas uniquement prônée par de « méchants néolibéraux » qui auraient réussi à imposer leurs vues dans les systèmes éducatifs de plusieurs pays. Comme nous le disions au début de cet article, certains aspects de cette démarche, censée rendre l’élève acteur de ses apprentissages, sont défendables s’ils ne s’imposent pas comme une pensée pédagogique unique, et si l’objectif final est l’intérêt de l’élève. Malheureusement, comme toute pensée unique, la mode pédagogique de l’APC a son double langage et sait utiliser des concepts séduisants pour mieux normaliser les discours
et masquer les finalités. Les adeptes de l’APC défendent ainsi une « harmonisation des pratiques » des enseignant-es qui est peut‑être utile. Mais cette harmonisation ne doit pas être une uniformisation artificielle qui remette en cause la liberté pédagogique et qui s’apparente à une mise au pas. De la même façon, le travail en équipe et la concertation entre acteurs/trices éducatifs sont nécessaires, mais l’Institution doit les reconnaître et les encourager en faisant confiance aux personnels
et en leur donnant les moyens de travailler ainsi. Au lieu d’exalter le travail bureaucratique stérile ! L’ approche par compétences doit rester un moyen d’émancipation parmi d’autres, et non une façon de faire de l’école un outil purement économique. Ce sont les compétences qui doivent être au service de l’acquisition du savoir, pas l’inverse.

À lire :
- le dossier de l’APED (Appel Pour une École Démocratique) : l’approche par compétences : une mystification pédagogique
Site :http://www.skolo.org
- Del Rey, Angélique, A l’école des compétences – De l’éducation à la fabrique de l’élève performant (éd. La Découverte, Paris, 2010).


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